1,29 € le paquet de 500 g l’an dernier contre 1,29 € celui de 400 g aujourd’hui : ce qui sépare les deux ne se voit que sur une petite ligne de l’étiquette

1,29 € l’an dernier pour 500 grammes. 1,29 € aujourd’hui pour 400 grammes. Le prix affiché en gros n’a pas bougé d’un centime, mais le paquet, lui, a perdu 100 grammes en douce. La seule trace de cette opération ? Une ligne minuscule, souvent en bas d’étiquette, indiquant le prix au kilo : il est passé de 2,58 € à 3,23 €. Une hausse réelle de 25 %, invisible pour qui ne regarde que le prix facial. C’est exactement le mécanisme de la réduflation, ce tour de passe-passe que les fabricants pratiquent depuis des années et que la loi française tente, tant bien que mal, d’encadrer depuis 2024.

À retenir

  • Un prix identique cache-t-il vraiment le même produit qu’hier ?
  • Pourquoi cette ligne minuscule en bas de l’étiquette fait toute la différence
  • La loi française arrive trop tard et avec trop de failles pour arrêter le phénomène

Un mécanisme simple, une lecture qui ne l’est pas

Le principe tient en une phrase : réduire la quantité contenue dans l’emballage sans toucher au prix affiché en façade, quitte à augmenter légèrement ce dernier au passage. Un fabricant diminue la quantité contenue dans un emballage, quelques grammes, quelques centilitres, tout en gardant le même prix de vente, voire en l’augmentant, et le prix au kilo ou au litre grimpe alors discrètement, sans que le consommateur s’en aperçoive au moment de l’achat. Le terme vient de l’anglais, mais la France a son mot bien à elle. La Commission d’enrichissement de la langue française recommande le terme réduflation.

Ce n’est pas un accident de production ni une simple variation de recette. C’est une stratégie assumée, née dans un contexte précis. La réduflation est une pratique commerciale consistant à réduire le poids d’une denrée tout en conservant son volume apparent afin de masquer une hausse des prix. le paquet garde souvent la même taille visuelle, avec un peu plus d’air à l’intérieur, pendant que le contenu, lui, fond.

Depuis 2024, une étiquette pour dénoncer la manœuvre

Face à la multiplication des cas pendant les années de forte inflation alimentaire, l’État a fini par réagir. Le gouvernement a adopté, le 16 avril 2024, un arrêté rendant obligatoire l’information des consommateurs relative à l’évolution à la hausse des prix des produits ayant subi une baisse de quantité, complété par un second arrêté en date du 28 juin 2024. Concrètement, depuis le 1er juillet 2024, les distributeurs dans les moyennes et grandes surfaces doivent informer le consommateur des produits de grande consommation concernés par cette pratique, une obligation qui concerne les magasins dont la surface de vente est supérieure à 400 m².

La formule imposée est précise, presque scolaire. La mention d’information affichée doit indiquer : « Pour ce produit, la quantité vendue est passée de X à Y et son prix au kilogramme a augmenté de …% ou …€ », les valeurs X et Y étant exprimées en masse ou en volume. Cette affichette doit rester en place un certain temps après le changement de format, pas juste le temps d’un week-end promotionnel. Cet affichage doit rester visible durant deux mois, à compter de la date de la mise en vente du produit dans sa quantité réduite.

Le hic, c’est que le texte a un angle mort de taille. Depuis le 1er juillet 2024, les supermarchés dont la surface est supérieure à 400 m² ont l’obligation d’installer des affichettes au sujet des produits concernés, les supérettes de 120 à 400 m², les commerces d’alimentation générale inférieurs à 120 m², les magasins vendant à distance et les industriels étant exemptés. Votre supérette de quartier ou votre épicerie de proximité n’ont donc aucune obligation légale de vous signaler quoi que ce soit. Et les fabricants eux-mêmes, ceux qui décident concrètement de retirer trois biscuits du paquet, ne sont pas non plus tenus de communiquer l’information : les sanctions pour non-respect de l’obligation pèsent uniquement sur les distributeurs, dont la conformité dépend également du bon vouloir des industriels de transmettre les informations sur la réduction de la quantité de leurs produits.

Des cas concrets qui donnent le vertige

Sur le papier, la mesure a du sens. Dans les rayons, son application laisse à désirer. Une enquête de terrain a jeté un froid dès les premiers jours d’application. Selon une première enquête réalisée par l’UFC-Que Choisir du 1er au 6 juillet 2024, sur 423 magasins dans toute la France, dans 95 % des magasins aucun affichage n’a été observé. Autant dire que la fameuse ligne d’étiquette censée alerter le consommateur reste, dans l’immense majorité des cas, aux abonnés absents.

Ce qui n’empêche pas les exemples de s’accumuler, documentés cette fois par des associations qui traquent le phénomène depuis des années. Entre 2022 et 2023, Carrefour a réduit la taille de son pot de confiture d’orange de Corse de 325 g à 315 g, faisant augmenter le prix au kilo de 32,9 %, sans que l’emballage ne change de manière visible. Autre cas emblématique, du côté du chocolat de Noël : dans les boîtes de chocolats Pyrénéens au lait, Lindt a supprimé entre 2020 et 2022 six bouchées, passant de 30 à 24, ce qui a réduit le poids du produit de 20%, tandis que sur la même période le prix au kilo a bondi de 30% quand le prix de la boîte n’a quasiment pas bougé.

Le poisson pané n’a pas été épargné non plus. Le Colin d’Alaska à la bordelaise Findus a vu sa recette évoluer en avril 2023 : la quantité de chair de poisson est passée de 75 % à 71 %, le poids de 400 g à 380 g et le prix au kilo a augmenté de 47 % inflation comprise. Ces exemples ne sont pas anecdotiques : ils illustrent un mouvement de fond qui touche aussi bien les grandes marques que les produits de marque distributeur, du rayon frais aux produits secs.

Ce que ça change vraiment pour vos courses

Le réflexe le plus utile reste le plus basique : lire le prix au kilo ou au litre, cette petite ligne grise sous l’étiquette de prix principale, plutôt que le montant en gros caractères. C’est elle qui révèle la vérité arithmétique, celle que le packaging s’efforce de masquer. Les amendes prévues pour les distributeurs qui ne jouent pas le jeu ne sont pas symboliques non plus : le manquement à cette obligation destinée à protéger les consommateurs pourra atteindre jusqu’à 15 000 € d’amende pour une personne morale. Un montant qui reste modeste comparé aux volumes de vente des industriels concernés, mais qui a au moins le mérite d’exister.

Reste une question de fond que la loi n’a pas tranchée : faut-il vraiment attendre qu’un supermarché de plus de 400 m² daigne coller une affichette, ou apprendre une bonne fois pour toutes à dégainer soi-même sa calculette au rayon biscuits ?