J’ai roulé jusqu’à la cueillette Chapeau de Paille un dimanche après-midi juste pour des fraises : devant le panneau de l’entrée, une salariée m’a expliqué pourquoi je repartirais avec un panier vide

Devant le panneau d’entrée de la cueillette, une salariée m’a arrêté net avant même que je sorte mon panier de la voiture. « Vous venez pour les fraises ? Je ne vais pas vous mentir, il n’y en a quasiment plus. » Ce dimanche après-midi de fin août, le rang de fraisiers censé regorger de fruits rouges ressemblait davantage à un champ convalescent qu’à l’image bucolique promise sur le site internet. La raison tient en un mot que tous les producteurs de fraises répètent depuis des semaines : canicule.

À retenir

  • Trois vagues de canicule ont détruit entre 30 et 80% des récoltes selon les régions
  • Les fraisiers remontants, censés sauver l’été, sont les premières victimes de la chaleur persistante
  • Un appel avant de partir peut vous épargner une déception après quarante minutes de route

Une saison plombée par trois vagues de chaleur

Le réseau Chapeau de Paille, dont les premières cueillettes ont été ouvertes en 1985 et qui compte aujourd’hui 36 sites, 10 en Île-de-France et 26 en province, fonctionne sur un principe simple : les clients viennent récolter eux-mêmes ce que les producteurs locaux cultivent. Le problème, c’est que cette année, la nature n’a pas vraiment coopéré. Sur l’ensemble du territoire, trois vagues de chaleur extrême ont ravagé les récoltes, avec des pertes affichant entre 30 et 80% selon les régions. Une productrice de fraises et framboises du Lot-et-Garonne résume la situation sans détour : « Le début de saison s’est bien passé mais à partir de mi-juin, c’est devenu très compliqué. On a eu des températures jusqu’à 42 °C ».

Ce qui frappe, c’est l’effet domino. La chaleur ne détruit pas seulement les fruits directement, elle ouvre aussi la porte aux nuisibles. Avec la chaleur, les ravageurs se sont multipliés, surtout les cicadelles et les punaises, mais aussi les pucerons et araignées, sans que les producteurs disposent des molécules adaptées pour lutter contre eux. Résultat : des parcelles entières ont dû être coupées, purement et simplement. Un été où il aurait mieux valu planter des cactus que des fraisiers, plaisantait presque la salariée en me montrant les rangs clairsemés.

Pourquoi les fraises remontantes trinquent le plus

Toutes les fraises ne se ressemblent pas, et c’est justement là que le bât blesse en cette fin d’été. Deux grandes familles de fraises se trouvent dans les cueillettes : les fraises de saison, qui fleurissent au printemps et ne produisent qu’une seule génération annuelle de fruit entre la mi-mai et la mi-juillet, et les fraisiers remontants, qui fleurissent en continu depuis la fin avril jusqu’au début de l’automne. En théorie, ce sont justement ces remontantes qui devraient sauver la mise en août et septembre. En pratique, elles sont les premières victimes de la chaleur persistante.

Une directrice de filière professionnelle ne cache pas son inquiétude : « On ne parle même plus des pics de chaleur. La canicule ne cesse pas et les plantes sont vraiment en souffrance. Il devient très compliqué de maintenir une bonne qualité de fruits avec des températures aussi élevées et surtout aussi durables ». Une bonne partie de ce qui pousse encore part directement à la transformation industrielle plutôt que sur les étals, faute de calibre ou de tenue suffisants. Une partie importante des fraises part en industrie, ce qui reste toujours moins préjudiciable que de jeter la marchandise, mais représente une perte sèche très importante pour les producteurs. Autant dire que dans une cueillette où l’on vient chercher le plus beau fruit à croquer sur place, ce tri sévère laisse peu de miettes pour les visiteurs du dimanche.

Les chiffres nationaux confirment que ce n’est pas un simple coup de malchance local. Les surfaces implantées en fraise sont estimées à 3 668 hectares pour la campagne 2026, un niveau comparable à 2025 mais en baisse de 2% par rapport à la moyenne quinquennale 2021-2025. Et les trois vagues de canicule de l’été ont ravagé vergers et potagers, si bien que dès septembre, les fruits et légumes frais deviennent des denrées rares, avec des prix en hausse de 20 à 40% selon les régions. Ma déception au panier vide n’est donc qu’une goutte d’eau dans un phénomène qui touche des milliers d’exploitations, du Lot-et-Garonne aux Deux-Sèvres en passant par l’Île-de-France.

Comment éviter de repartir bredouille

La salariée avait toutefois un conseil concret à me glisser, et il vaut de l’or pour quiconque prévoit une sortie cueillette dans les semaines qui viennent. Appeler avant de prendre la route, ou consulter le site de l’exploitation, reste le réflexe le plus efficace : les disponibilités changent parfois d’un jour à l’autre selon la météo et le passage des équipes de récolte. Certaines cueillettes actualisent leurs infos en temps réel, précisément parce que les visiteurs déçus sont devenus monnaie courante cette saison.

L’autre option, plus maligne, consiste à ne pas miser uniquement sur la fraise. Dans la plupart des fermes du réseau, d’autres cultures prennent le relais en cette période : tomates, courgettes ou premiers légumes d’automne selon les sites. Autant transformer une déconvenue en découverte plutôt que de faire demi-tour la main vide. Et si l’envie de fraises reste trop forte, mieux vaut viser le pic naturel de la saison, entre mi-mai et mi-juillet, quand les fraisiers de saison tournent à plein régime sans dépendre des caprices d’un thermomètre en surchauffe.

Ce qui m’a surtout marqué dans cette conversation improvisée devant le panneau d’entrée, c’est que la salariée ne cherchait pas à enjoliver la situation pour vendre du rêve. Elle préférait prévenir plutôt que laisser repartir des familles déçues après quarante minutes de route. Un réflexe simple, presque évident, mais qui manque cruellement à beaucoup d’enseignes quand la météo vient perturber leurs promesses marketing.